Rubrique: Réflexions et souvenirs

Rubrique: Réflexions et souvenirs

photo de couverture et photos de chapitres: Jean-Marc Angelini (sauf mention contraire)

Sauts

Le Mardi Gras, en fin d’après-midi, la grand-mère servait des pets de nonne qu’elle avait mis des heures à préparer. A cette occasion, outre les petits-enfants, elle invitait des religieuses-infirmières qui étaient ses voisines. Mais il n’y avait de sa part aucune intention malveillante, bien au contraire.

Pendant que l’on dégustait ces pâtisseries, elle confectionnait des crêpes. A tour de rôle, chaque enfant en faisait sauter une, pièce en main. Et la grand-mère se réservait de faire sauter la dernière. Mais elle faisait en sorte de l’envoyer si haut que celle-ci pût choir sur le placard de la cuisine. Les cornettes, se laissant chaque année surprendre, avaient un haut-le-cœur, les enfants riaient, sauf toutefois la petite fille gourmande qui étouffait en essayant de le cacher un bref sanglot. Mais le chat n’en prenait pas ombrage car il savait qu’elle lui était destinée. Alors, d’un bond prodigieux, il sautait à son tour sur le placard, et il dégustait tranquillement la galette à l’abri des regards indiscrets.

Une année, il n’y eut pas de carnaval. Des hommes sillonnaient la ville, tous les jours, dès le matin, en uniformes.
Alors, on comprit que les crêpes seraient à l’eau.
Et cela dura longtemps, trop longtemps.

Après, il n’y eut plus jamais de crêpes chez la grand-mère au soir du Mardi Gras. L’âme de celle-ci avait sauté beaucoup, beaucoup plus haut que le placard, jusques au ciel.

Jean-Louis Layrac

Carnaval de Nice

Le Carnaval de Nice est très réputé depuis près de cent quarante ans. Il se distingue des autres grands Carnavals tels par exemple ceux de Munich ou de Rio de Janeiro qui, selon l’antique tradition et l’origine même de ces festivités consistent en une cascade ininterrompue d’actes de défoulement de toutes sortes avant l’entrée en période de carême, ou de celui de Venise, d’une élégance suprême, qui permet à nombre de riches et nobles familles de la Vénétie, et même d’autres régions d’Italie, de rivaliser de goût et de luxe pour offrir à la vue et à l’admiration du public des costumes et des masques où l’art le dispute à la fantaisie parfois la plus débridée. A Nice, le Carnaval a gardé jusqu’à la fin de la décennie 1940-1950, le caractère bon enfant, sinon de ses débuts, du moins de la soixantaine d’années qui venaient de s’écouler. Lassée et outrée des libertés que se permettaient les organisateurs des festivités notamment envers la classe politique locale et les notables, la municipalité niçoise prit des arrêtés au cours des années 1870 destinés à limiter le laisser-aller ambiant et les débordements en tous genres qui marquaient chaque année davantage ces périodes de défoulement : on s’envoyait des fleurs à la figure, des bonbons, des oranges, des cigares, ce qui n’avait rien de répréhensible en soi, mais aussi des œufs crus, des haricots, de la farine, des coquilles d’œuf bourrées de plâtre ou de noir de fumée, et cela était loin de plaire à tout le monde. Et puis surtout, les thèmes des chars principaux étaient de plus en plus des charges d’événements aux origines discutables ou d’agissements critiquables liés à la politique. On réglementa donc tout ça.
Les Carnavals les plus anciens dont je me souvienne consistaient en de gigantesques défilés. Ils partaient de la Place Masséna, empruntaient l’Avenue Jean Médecin ( autrefois Avenue de la Victoire ), tournaient au Pont du Chemin de fer, pour suivre alors la rue Assalit ( ou le Boulevard Raimbaldi ), afin de rejoindre à nouveau l’Avenue par la rue parallèle voisine. Descendant vers la Place Masséna en reprenant l’Avenue en sens inverse, le défilé s’engageait ensuite sur les Avenues de Verdun et des Phocéens pour effectuer à nouveau le même circuit. Les parcours furent d’ailleurs modifiés plusieurs fois au cours des années. Le défilé, que l’on appelait le Corso, était composé d’une vingtaine de chars immenses dont le premier était bien entendu celui de Sa Majesté Carnaval, de groupes de  » grosses têtes « , et de cavalcades. Les personnages des chars et les  » grosses têtes  » en carton-pâte étaient grotesques, ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient mal ou hâtivement faits, bien au contraire, mais l’esprit même de la fête trouvait son origine dans la caricature. En revanche, les cavalcades, elles, étaient d’une grande élégance : composées chacune d’une dizaine de chevaux ou plus, brillamment parés et montés par de belles jeunes femmes, elles constituaient la note de charme de l’ensemble du défilé. Il n’y avait pas de tribune. C’était la fête populaire par excellence. La notion de public était inexistante, car rares étaient ceux qui venaient seulement pour regarder le défilé. La foule, dans les rues, sur les trottoirs ou sur la chaussée faisait partie intégrante de celui-ci. On se livrait à d’ âpres batailles de confetti entre participants ou avec les garçons et les filles qui, juchés sur les chars, animaient ceux-ci de leurs chants et de leurs danses. Il était néanmoins déconseillé d’envoyer des confetti sur les cavalcades, ceci afin de ne pas exciter outre mesure les chevaux. Les deux ou trois premiers Corsi étaient appelés  » corsi de papier « , car on s’y livré bataille avec des confetti traditionnels en papier, dits aussi confetti parisiens, mais au cours des trois suivants, du Mardi Gras et du dimanche le précédant, les confetti de papier étaient remplacés par ce que l’on appelait les confetti de plâtre. Il s’agissait de petites boulettes de plâtre de la grosseur d’une lentille. Ces confetti étaient vendus sur tout le trajet du défilé, dans de vastes sacs d’épais papier. Certains amateurs des Corsi de plâtre, particulièrement bien organisés, se les procuraient plusieurs jours à l’avance dans des entreprises de matériaux de construction de l’époque, essentiellement chez Ciffréo Bona et Costamagna.
Les ateliers de fabrication des chars étaient situés dans de petites rues entre la rue Smolett et le Boulevard Sainte Agathe ( de nos jours Boulevard du Général Louis Delfino ) et plus particulièrement dans la rue Ribotti. A la fin de chaque défilé, tous les éléments, chars comme groupes de  » grosses têtes « , étaient remisés dans ces ateliers qui servaient aussi entrepôts. Les jours de corso, mon père surveillait les opérations depuis le balcon de notre appartement de la rue Smolett où nous habitions. Dès qu’il voyait qu’on enlevait les fils du tramway qui empruntait alors la rue Auguste Gal, perpendiculaire à la rue Smolett, il nous emmenait, mon frère et moi, à l’angle de ces deux rues, et nous voyions les chars et les « grosses têtes  » se rendre Place Masséna pour les festivités de l’après-midi. En raison de la hauteur des chars, il fallait couper momentanément les fils électriques des trams sur le parcours.
Pour les plâtres, il y avait, à côté des chars officiels, de petits chars construits par des particuliers. Ici, comme chez les carnavaliers habituels, chacun rivalisait d’ingéniosité. Ces réalisations n’étaient évidemment pas à la portée de tout le monde, car il fallait d’une part disposer d’un camion ou à tout le moins d’une camionnette, et d’autre part avoir une équipe de volontaires suffisamment étoffée et imaginative pour construire quelque chose de qualité. Un de mes grands-pères, qui était un joyeux drille, faisait un char chaque année avec la complicité des employés et des ouvriers de la Brasserie Phénix, une marque de bière marseillaise dont il était le gérant à Nice. Tout le monde mettait la main à la pâte, et les petits-enfants, garçons et filles, n’étaient pas les derniers à apporter leur modeste et heureuse contribution à son édification. On imagine l’atmosphère survoltée qui régnait dans ce que toute notre famille appelait la Brasserie pendant cette période de Carnaval.

On se rendait au défilé vêtu de vieux habits, irrécupérables de préférence, parfois d’une blouse dont la couleur importait peu puisque, de toute façon, elle devenait d’un blanc sale et poussiéreux bien avant la fin de la fête. Le crâne recouvert d’un bonnet ou d’un chapeau, on mettait sur le visage un masque en fin treillage, un peu semblable, toutes proportions gardées, à ceux que portent les escrimeurs. On pouvait acheter ces protections sur le parcours du défilé. Avec un sac de confetti de plâtre et une pelle à farine, on était prêt pour la bataille. On racontait dans la famille une histoire cocasse survenue au début des années 30. Habituellement vêtu élégamment, le grand-père, pour se rendre au défilé de plâtre enfilait une blouse grise de gratte-papier. Après avoir ajusté son masque, il se coiffait d’un chapeau mou usagé. Au cours d’un de ces Corsi, alors que campé sur un trottoir entre ses grands sacs de confetti, masque protecteur sur le nez, il regardait déambuler, courir, danser, sauter la foule sur le parcours du défilé, il vit tout à coup arriver un homme de haute taille  » tiré à quatre épingles « , complet classique uni, cravate à pois sur chemise blanche à poignets mousquetaire, grand chapeau feutre. Confetti, serpentins, mirlitons le laissaient imperturbable, mais non indifférent. Pas un poil de ses cils ne bronchait. La belle cible. L’inconnu adressa quelques mots à la dame qui l’accompagnait : pas de doute, c’était un anglais.
Alors, vivement, le grand-père se tourna vers un marchand de masques qui se trouvait là, il en acheta un, sortit de sa poche un cigare d’une longueur émouvante et tendit à l’anglais le masque, le cigare, une pelle. Puis, lui montrant un sac de confetti et portant à ses lèvres un second cigare :
 » – Monsieur, voulez-vous bien allumer ce cigare, lui demanda-t-il tout en allumant le sien, et mettre ce casque sur le haut de votre visage. Défions-nous aux confetti, et visons les cigares. La bataille s’engagea et bientôt fit rage. Les cigares frémirent, puis tremblèrent bientôt sous les coups répétés du plâtre. Le costume bleu de l’anglais passa au Prince de Galles, puis au tweed. Bientôt, on aurait cru de l’alpaga. La blouse du grand-père était maintenant d’un blanc sale. Le débonnaire monarque de carton passait en regardant la scène, face hilare et rire figé.
Soudain, au même instant sans doute, les cigares tombèrent des lèvres. Ils n’étaient plus alors que des mégots que la foule s’empressa de piétiner, mêlant vite en un même amalgame les fins tabacs à la poudre de plâtre et à la poussière. Alors, les combattants se serrèrent la main et, quittant la trajectoire du défilé, ils se rendirent dans une brasserie voisine pour trinquer à l’Entente Cordiale.

Jean-Louis Layrac

Festival Maeterlinck

Le 8 janvier 1949, jeune comédien, je participai à une émission prestigieuse que Radio Monte-Carlo réalisait en l’honneur de Maurice Maeterlinck, le grand écrivain belge, qui avait alors 86 ans. Il devait mourir 4 mois plus tard dans sa propriété  » Orlamonde « , à Nice, où il vivait duos de très nombreuses années. Je n’ai plus le souvenir des œuvres qui composaient cette soirée, diffusée en direct. Mon contrat signé à cette occasion avec Radio Monte-Carlo stipule simplement  » Festival Maeterlinck « . Je me rappelle seulement que trois actes, chacun d’une pièce différente, faisait partie du programme. Celui-ci réunissait de nombreux interprètes, acteurs, musiciens, et un chanteur.
Renée Dahon, la femme de Maeterlinck, participait à l’hommage. C’était une comédienne native de Nice que l’écrivain avait distinguée parmi les actrices de sa pièce  » l’Oiseau Bleu « . Petite bonne femme au visage d’une extrême mobilité, Renée Dahon marquait ses interprétations d’une sensibilité exacerbée. Le chef d’orchestre de la formation composée de musiciens de l’Opéra de Monte-Carlo était, lui, un bonhomme jovial, d’une taille ne dépassant guère celle de Madame Maeterlinck. Il avait quelque chose du professeur Nimbus, si ce n’est que contrairement à ce dernier, son visage était encadré d’une ample chevelure blanche. Ce chef connu et reconnu s’appelait Émile Archaimbaud et conduisait très fréquemment tant à Radio Monte-Carlo qu’à l’Opéra.
Un baryton, pas particulièrement attiré par les femmes, assurait la partie chant. Au cours d’une séquence émouvante, le personnage interprété par Renée Dahon, éploré, se laisse tomber à terre tout en clamant un texte pathétique. Le baryton devait immédiatement enchaîner sur une mélodie. Mais comme dans son interprétation paroxystique la comédienne joignait le geste à la parole, dès la première répétition, elle recula, recula, s’éloignant du micro et donnant sans cesse de la voix.
Derrière elle se trouvait le chanteur qui, redoutant le contact physique, recula au même rythme et, finalement plaqué contre la cloison du studio, il fut bien obligé de la recevoir dans ses bras au moment où elle se laissait choir; mais du même coup, affolé, il lâcha sa partition. C’est à ce moment-là qu’Archaimbaud et ses musiciens attaquaient l’introduction musicale de la mélodie. Le chanteur évidemment rata son entrée. Archaimbaud, surpris se retourna pour découvrir le baryton écrasé contre un mur, Renée Dahon gisant à ses pieds dans une mare de larmes, auprès d’une partition froissée et sans doute humide…
Le Maître n’était pas content.
On répéta de nouveau la scène plusieurs fois. Le résultat était toujours le même. Inutile de préciser que les acteurs et les musiciens se tordaient, mais en silence, car l’atmosphère était tendue. Archaimbaud fulminait et appelait l’artiste lyrique à une meilleure conscience professionnelle. Florent Fels, le Directeur Artistique de Radio Monte-Carlo présent sur les lieux, n’était pas content non plus. On suggéra, avec maints égards, à la femme de l’écrivain, de marquer son interprétation d’un peu plus de sobriété. Sans trop de résultats. Finalement, en désespoir de cause, on demanda aux techniciens d’installer deux micros suffisamment éloignés l’un de l’autre pour éviter tout contact inopportun et non désiré. Et
Renée Dahon continua de s’écraser au sol, mais elle n’eut désormais que la moquette pour atténuer sa chute et éponger ses larmes.

Après vingt ans de vie commune avec la comédienne-cantatrice Georgette Leblanc, Maurice Maeterlinck avait rencontré Renée Dahon. Il l’épousa quelque temps plus tard. A la mort du poète auquel elle survécut jusqu’à 1971, Renée Dahon-Maeterlinck garda précieusement ses cendres. Elle continua d’habiter  » Orlamonde « , demeure fabuleuse et fantastique située au bas du Mont-Boron, entre Nice et Villefranche-sur-Mer. Maeterlinck avait acheté en 1930 cette propriété sur laquelle s’élevait un Casino inachevé et il avait transformé celui-ci en un riche palais  » moderne style « . Ce domaine s’appelait donc  » Orlamonde « , du nom de la fée de son recueil de poèmes  » Douze chansons « , publié en 1896. Quand Renée Dahon-Maeterlinck disparut, l’unique héritier de Maeterlinck, son filleul Louis Goitsenhoven que la veuve de l’écrivain avait légalement adopté, décida de transformer  » Orlamonde  » en un ensemble immobilier. Les cendres du couple ont été retrouvées en 1981 par Monsieur Gérard Roméo, l’un des membres du Comité du Souvenir de maeterlinck dans une petite pièce servant de débarras de l’ancienne maison des gardiens du domaine, occupé alors par les promoteurs. Ceux-ci ne savaient qu’en faire. Elles furent déposées dans le bureau du Consul Général de Belgique à Nice.
A l’initiative du Comité du Souvenir, un monument devait être érigé Boulevard Maeterlinck et les urnes y être déposées à sa base.
Le Consul de Belgique à Nice avec qui j’ai pris contact le 9 janvier 2003 m’a précisé que le buste deMaeterlinck que portait le monument élevé à sa mémoire a été volé il y a près de 30 ans. Les cendres du poète et de son épouse se trouvaient toujours à l’époque dans le socle de l’ouvrage.

Les Brindejont-Offenbach

Couverture de « Les divertissements d’Éros » de Jacques Brindejont-Offenbach, aquarelle de FOUJITA

J’éprouve depuis toujours une grande admiration pour les œuvres de Jacques Offenbach. J’eus l’heureuse occasion, au cours de mes toutes premières années à Radio Monte-Carlo, d’interpréter quelques émissions écrites par Jacques Brindejont-Offenbach. Il était le petit-fils du compositeur et il avait fait carrière dans le milieu littéraire parisien, publiant des recueils de poèmes et écrivant plusieurs pièces qui furent jouées dans de grands théâtres de la capitale. Il fut en outre un journaliste estimé. Installé à Nice avec son épouse sans doute dès avant la guerre, il avait rédigé un livre extrêmement documenté « Offenbach mon grand-père » qui fut publié en 1940. Florent Fels, le critique pictural réputé, qui devint, après la libération, directeur artistique de Radio Monte-Carlo, avait chargé Brindejont-Offenbach de mettre lui-même en ondes ses émissions qui narraient des épisodes de la vie du musicien ou qui présentaient chaque fois l’une de ses œuvres, illustrée d’extraits des scènes les plus marquantes de celle-ci. La mise en ondes est l’équivalent radiophonique de ce que la mise en scène est au théâtre : esprit général de l’émission, choix des couleurs sonores et des ambiances ou illustrations musicales, rythme de la production, direction des acteurs. Brindejont-Offenbach était un homme affable. Une grave blessure survenue pendant l’occupation allemande l’avait laissé physiquement diminué, et je me rappelle qu’au cours de la première émission à laquelle je participai, en plein été, son épouse et lui-même nous avaient demandé l’autorisation pour lui, en raison de la chaleur ambiante, de se mettre à l’aise. Il avait alors enlevé sa chemise et nous était apparu sanglé dans un grand corset rigide qui lui couvrait l’ensemble du torse. J’appris par la suite qu’il le portait en permanence.
J’ai su beaucoup plus tard que Jacques Brindejont-Offenbach qui était catholique ainsi que sa femme, avait eu un beau fils, né d’un premier mariage de celle-ci, d’origine juive. Les Brindejont-Offenbach et le jeune homme âgé de vingt-six ans, Manuel d’Arc, devant les menaces sans cesse plus grandes de la gestapo dans son action de chasse aux juifs pendant la guerre, se réfugièrent à Annot, dans l’arrière-pays niçois. Mais Manuel finit par être repéré. Il fut pris et ne revint jamais de son lieu de déportation. Au moment de l’arrestation, Jacques Brindejont-Offenbach voulant le défendre fut précipité à coups de crosse de fusil dans l’escalier de leur logement et eut le bassin fracturé. La pauvre Suzanne, son épouse, tentait dans le même temps de s’empoisonner.
Madame Brindejont-Offenbach, lorsque je la connus, était une très jolie femme dont le charme égalait la distinction qui se dégageait de toute sa personne. Une souple et ample chevelure d’un blanc immaculé encadrait un visage éclairé par des yeux pastel, doux et tristes, au fond desquels se nichait le reflet d’une immense détresse.
Elle jouait dans les émissions de son mari. C’était une chanteuse qui avait naturellement interprété plusieurs des ouvrages de Jacques Offenbach et sur la page de garde de son livre, le petit-fils écrivait : Pour ma femme qui bien avant de me connaître, connaissait « son » Offenbach presque aussi bien que moi.

Quelques années après ces émissions sur Radio Monte-Carlo, la station niçoise de la Radio Française commanda à Brindejont-Offenbach une série à l’intention de jeunes auditeurs. Un des personnages-clés et qui en conséquence revenait dans chaque épisode était un âne empreint d’une grande sagesse. Il s’appelait Mistoufle. L’auteur, que je n’avais plus revu depuis nos rencontres à Monte-Carlo, demanda au directeur artistique de faire appel à moi pour interpréter ce personnage, ce que ce dernier fit bien volontiers. Et c’est ainsi qu’il me fallut apprendre à braire.
Dès lors, mes relations avec le couple Brindejont-Offenbach se resserrèrent et elles furent bientôt frappées d’une réelle amitié. Je me rendis plusieurs fois chez eux. Ils habitaient un appartement dans un de ces vastes et élégants immeubles du Boulevard de Cimiez, témoins de la Belle Epoque. J’avais gardé de nombreuses attaches dans ce quartier, et je m’arrêtais parfois pour les saluer avant de continuer ma route. Jacques Brindejont-Offenbach me parla de son projet d’écrire une comédie pour un jeune public et me demanda si je serais d’accord pour en interpréter le personnage principal, en assurer la mise en scène, et mettre l’ensemble du spectacle sur pied. L’écriture de la pièce avançait. Il envisageait de prendre contact avec le Théâtre du Palais de la Méditerranée ou celui du Casino Municipal de Nice, et avec le Théâtre des Beaux-Arts de Monte-Carlo.
Vint alors une période durant laquelle mes activités furent particulièrement nombreuses et m’éloignèrent de Nice. Je restais donc plusieurs semaines sans aller chez mes vieux amis. Le jour où je m’y rendis enfin, je fus surpris de ne plus trouver leur nom sur la porte d’entrée de leur appartement. Redescendant alors au rez-de-chaussée, je regardai leur boîte aux lettres ; la plaque avait également disparu. J’allai jusqu’à la loge du concierge. Celui-ci m’apprit que Jacques Brindejont-Offenbach était décédé depuis environ un mois. Sa femme ne lui avait survécu qu’une huitaine de jours avant d’être emportée elle-même par le chagrin.
C’était en 1956.

Jean-Louis Layrac


Suzanne Brindejont-Offenbach 1932
Suzanne Brindejont-Offenbach 1932 par Jean-Gabriel Domergue (1889-1962)

Quand on tournait les mais

Pour célébrer l’arrivée du printemps, à Nice, autrefois, on plantait un pin qui symbolisait Attis, le renouveau de la vie endormie pendant la longue nuit d’hiver. Et dès les premiers beaux jours, Cybèle réveillait le pin, et la campagne s’épanouissait en mile floraisons. Et puis les siècles passant, ce ne fut plus un pin que l’on dressa mais plusieurs, un peu partout dans la ville. Et les niçois prirent peu à peu l’habitude de se réunir, le soir venu, autour de ces arbres, pour fêter le renouveau de la nature. Là, ils chantaient, tout en dansant, les vieilles chansons du pays. Et puis plus tard encore, les arbres de mai furent remplacés sur les places et dans les ruelles par des guirlandes de feuillages et de fleurs, tressées autour d’un cercle de barrique qui demeurait tout le mois suspendu à plusieurs mètres du sol. On n’en resta pas là. Partout où l’on  » tournait les mais « , selon l’expression consacrée, c’est à dire un peu partout dans la ville, apparurent des motifs multicolores en carton pâte. Là, on voyait un puits, et plus loin, une lune souriante, ici se balançait un petit moulin, et dans un autre quartier, une niçoise, coiffée de la traditionnelle capeline, accueillait danseurs et chanteurs.

Jusqu’en 1960, dès l’arrivée du mois de mai, en des dizaines et des dizaines d’endroits, la ville s’égayait de motifs, de feuillages, de fleurs, et tard dans la nuit, montaient vers le ciel de printemps des musiques et des rires. Et puis, les rues s’emplirent d’automobiles sans cesse en plus grand nombre, et l’on comprit sans avoir à organiser une quantité de colloques que la vieille célébration n’avait plus sa place sur la voie publique.
Restent de celle-ci, chaque dimanche de mai, une journée folklorique dans l’immense propriété dite  » Garin de Cocconato « , du nom d’une vieille famille niçoise, située entre les Arènes et le Monastère Franciscain de l’antique Cemenelum, Cimiez.

Jean-Louis Layrac

Nous ne sommes pas les plus malheureux

Par les temps qui courent dans l’espoir de ne pas se laisser rattraper, gardez le moral. Dites-vous bien, par exemple, que si par malheur la mère de Parmentier avait fait une fausse couche, jamais les moules n’auraient connu une aussi brillante carrière. Il faut quand même se rappeler que l’humanité a fait là un progrès qui a marqué son histoire.

Soyez persuadé que quoi qu’en disent certains, nous ne sommes pas parmi les plus malheureux. Songez, ne serait-ce que quelques secondes, à cette malheureuse grand-mère qui fait la grève de la faim depuis plusieurs jours sur un banc public situé non loin de l’une des entrées principales de la cour des Miracles. Interrogée par plusieurs correspondants de presse alarmés par ce regrettable événement, et qui la pressaient de questions sur les tristes raisons qui l’ont poussée à prendre une telle initiative, malheureuse en même temps que pernicieuse pour son équilibre staturo-pondéral ( allez, n’ayons pas peur des mots ) la sémillante septuagénaire a répliqué que percluse de rhumatismes, malgré ses constantes recherches et en dépit de ses nombreuses sollicitations, elle ne trouve personne qui consente à la pousser dans les orties. Ce qui d’ailleurs, il faut bien le reconnaître, en dit long sur l’attention que nous portons à notre entourage.

Bien sûr, que voulez-vous, tout n’est pas que roses au Pays des cochons ; mais … enfin, il est des choses beaucoup moins anodines. Et vu la puanteur abominable qui stagne un peu partout sur le monde, on pourrait peut-être plutôt rendre obligatoire l’installation pour tous de détecteur de fumier. On peut toujours trouver une solution satisfaisante. Et cela ne reviendrait pas très cher. Parce que, tout bien pesé, ce n’est pas le progrès qui est en cause, souvent c’est seulement la manière de s’en servir. Alors, ne crachons pas trop tôt dans la soupe, parce que nous ne pouvons pas savoir ce que nous serons peut-être amenés à avaler demain.

Non mais, bon…

Vous me croirez si vous voulez, quand je suis né, je me suis dit quelle aventure, ils auraient quand même pu y réfléchir à deux fois avant de se lancer dans une telle histoire ! Et puis plus tard, j’ai fini par penser  » quoi qu’il en soit, mon Dieu, après tout, c’est une belle aventure. »

Mais c’est un peu dommage, non, un monde où l’on rêve toujours plus sur les ailleurs que sur les autres… non ? Vous ne trouvez pas ?
Ah ! libre à vous.

Jean-Louis Layrac

Premiers jours de l'été

Chaque année à pareille époque, je fais une crise de jeunisme.
Comme cela finissait par m’inquiéter, j’en ai parlé à mon médecin.
Il m’a dit  » – Aucun danger. Tant que ça ne va pas plus loin, c’est stimulant, au contraire. 13-8, c’est bon. Continuez comme ça.  »

Alors, j’en ai pris mon parti. D’autant que par les temps qui courent sans jamais pouvoir se rattraper, il paraît que cela ne présente guère de danger pour la communauté, beaucoup moins en tout cas que la ribambelle de comportements nauséabonds qui rôdent un peu partout dans les sociétés actuelles.

En ce qui me concerne, voilà comment les choses se présentent :

PREMIERS JOURS DE L’ÉTÉ

Depuis ce matin, les femmes sont habillées d’été. Les couleurs des tissus, vaguement ivres, chatoient au grand soleil.

Sous l’éclatante lumière tachetée de l’ombre des feuilles et branches d’arbres, la rue est une petite musique de Boccherini.
Depuis ce matin, les femmes sont habillées d’été.

Elles sont habillées d’eau fraîche, de brise marine et de peau salée.

Elles sont habillées de dégradé, de panaché, de bigarré, de bariolé ; de rose fraîchement éclose, de vin clairet et de jonquille ; de pomme d’api et de pâte feuilletée.

Elles sentent la bergamote.

Les rayons du soleil musardent sur des allégrettos vivace.
Une frêle jeune femme à la chevelure ophélienne s’approche de moi. Quand elle n’est plus qu’à quelques pas, elle sort ses yeux bleus myosotis dans l’intention bien évidente que je ne l’oublie pas.

Dieu que les femmes sont belles au matin de l’été. Tout alentour flottent, en clapotis à peine perceptibles, les senteurs furtives du désir.

Andante

Une seconde aussi semble me regarder tendrement.
Qu’ont-elles toutes ?
Mais c’est Cythère, ma parole !

Andantino

Allons, puisque tout nous y pousse, soyons joyeux luron, que diable, lutinons les bergères, soyons paillard !

Vous me preniez pour un bénédictin, folles que vous étiez, naïves hirondelles. Vous me lanciez une œillade assassine pour m’agacer, m’énerver, et puis vous éloigner. Mais non ! Vous ne vous en tirerez pas comme cela, mes petites. Je suis en réalité un homme au tempérament de feu, et qui plus et, d’une folle gaillardise.

À moi les bacchantes ! Attention, Mesdames, qui s’y frotte s’y pique.

Allegro

J’ai l’épinette incandescente, j’ai l’épi d’or énamouré, j’ ai l’épicure exacerbé. J’ai mon épinoche alléchée. Mais foin de mon épithalame : je vais ôter mon épitoge, mon épanchoir va s’épancher. Vous allez voir cet épistyle.
Vous ne serez pas déçues, je vous le promets solennellement, je vous en donne ma parole, je vous en fiche mon billet.

Je suis doux comme un agneau, mais chaud comme la braise, vif comme un écureuil, fort comme un boeuf.
Vous vous tordrez comme des baleines, vous sauterez comme des cabris, vous chanterez comme des rossignols, vous crierez comme des possédées.
– Ah ! Vous êtes effrayant, Tiburce. Vous êtes de la lignée des grands fauves.
C’est normal, car je suis un lion superbe et généreux.

Dieu ! Que les femmes sont belles au matin de l’été, tandis que Pan joue une petite musique coquine.

Jean-Louis Layrac

Potins de salon de coiffure

Un cheveu sur la langue et un poil dans la main font rarement un excellent coiffeur, notez-le.

D’après de récentes statistiques publiées au journal officiel, un chauve qui se fait des cheveux pour un oui pour un non n’a aucune chance de voir un beau matin son crâne regarni en passant devant un miroir, mais par les temps qui courent, il peut très bien comme beaucoup d’autres se retrouver à poil du jour au lendemain.

Sachez enfin qu’il vaut nettement mieux se faire raser le crâne plutôt que passer son temps à se faire inutilement des cheveux, ou encore à se couper certains poils en quatre.

Qu’on se le dise.

Jean-Louis Layrac

La Folle de l'Alma

Il arrive toujours à ce pauvre Lafeuille des aventures ébouriffantes en même temps qu’épiques. Voilà-t-il pas qu’il y a peu, sa femme a levé la jambe. Elle a filé avec un zouave. Et comme, paraît-il, elle a toujours eu la folie des grandeurs, ce zouave n’ est autre que celui du Pont de l’Alma. Depuis, elle dort sous les ponts. Enfin, sous LE pont. On en fait des gorges chaudes aux quatre coins du pays. Et comme il faut à tout prix trouver du sensationnel, des centaines de journalistes font des pieds et des mains pour savoir où est passée l’une de celles de Madame Lafeuille. Oui, parce qu’elle est connue pour avoir une main baladeuse. Mais il faut dire que le zouave ne bronche pas. Calme olympien, indifférence totale. Enfin, fichtre, il n’est quand même pas de pierre !… Quoique… enfin… il est vrai que certains disent , ces derniers temps, qu’il avait de l’eau jusqu’à la taille… Alors… Peut-on vraiment savoir… Finalement, on manque d’informations…
Enfin quoiqu’il en soit, dès le lendemain de la disparition, Lafeuille s’est précipité sur le pont, car il avait naturellement eu vent de quelque chose. Son sommeil avait été troublé par un interminable cauchemar dans lequel sa femme lui apparaissait sous les traits d’un grand oiseau palmipède des îles polaires, pour tout vous dire un manchot, et ne cessait de le harceler par de longs cris nasillards, dans lesquels il croyait percevoir un reproche plaintif et désespéré, ce qui lui semblait le comble de l’inconvenance. Bref, il s’est rendu sur le pont au dessous duquel coule la Seine et ses amours. Le zouave était toujours là, mais sa femme n’y était plus. On lui appris qu’elle avait été emmenée très tôt dans la matinée manu militari. Il a vu arriver deux hommes en uniforme qui ont dit au zouave, sans aménité excessive :  » alors, il paraît que vous vous êtes mouillé à la suite d’ un coup de main plutôt scabreux ?  » Le grand pendard fit celui qui n’entendait pas. Enfin, ça s’est arrangé ; suite à l’intervention de l’Association des Amis du Zouave, intervention dont personnellement j’ignore les tenants comme les aboutissants, mais il ne m’étonnerait pas que quelqu’un ait été manipulé en haut lieu, Madame Lafeuille a retrouvé sa main.
En réalité et pour tout dire, il s’agit là d’un sinistre dépendeur d’andouilles. C’est d’ailleurs pour ça sans doute qu’il a jeté son dévolu sur la femme de Lafeuille. Parce que ce dernier, entre nous, m’a confié que quand il l’a rencontrée il n’a pas tiré le bon numéro. Physiquement, elle n’est pas mal, d’accord. Mais c’est tout ce qu’elle a, dixit son Jules. Et de plus, elle ne sait rien faire de ses dix doigts. Enfin, là… Passez, mortels… Et par ailleurs, elle n’a jamais voulu avoir d’enfant. Parce qu’elle se dit certaine que la bêtise est quelque chose d’héréditaire. Mais enfin, physiquement elle n’est pas mal, ça c’est sûr… Les pieds un peu grands, peut-être, mais il faut savoir qu’elle s’appelle Berthe. Évidemment, quand elle est partie rejoindre le zouave, elle a dû se dire  » j’aurai un pied à terre au bord de l’eau « .
Mais ce zouave, lui, est tout le temps entre deux eaux, comme d’autres sont entre deux chaises. Et puis avec çà, les pieds toujours mouillés. Avouez que ça aurait dû la refroidir. De surcroît, il paraît que cette situation donne des figures acrobatiques. D’ailleurs, je me suis laissé dire que certains passent des nuits entières sur le pont pour savoir comment tout cela va se terminer. On s’attend à voir Berthe choir dans l’eau d’une seconde à l’autre. Elle. Elle seulement. Parce que lui, il ne bronche pas. Sérieux comme un pape, si j’ose dire. Il reste de marbre. Enfin, de bronze. Ou de… je ne sais quoi. Car de quoi est-il fait, finalement, celui-là ?… Je n’en sais rien, strictement rien. En tout cas, pas du bois dont on fait les flûtes…

Franchement, je me demande ce qu’elle lui trouve…

Je souris, parce que j’imagine tout à coup un pape faisant des cabrioles en pleine nuit sur le Pont de l’Alma avec une jeune personne, sous l’œil médusé, et peut-être égrillard, de la curie romaine au grand complet. Désopilant… Ces pontifes… Mais excusez-moi, car il est bien vrai que l’heure n’est point à la plaisanterie, alors que tant d’innocents sont sur la brèche!
Quant à Berthe, quelle insatiabilité !

Les autorités s’émeuvent. La Direction des Monuments Historiques est sur les dents. Avec ses galipettes, on a peur que Berthe ne finisse par entraîner le zouave dans le flot tumultueux.

Les cocus de tout poil, et non des moindres, commencent à frémir. Et notamment les cocus antimilitaristes. Ils ont manifesté devant le Ministère de la Défense car ils veulent obtenir la création de nouvelles unités de zouaves afin de pouvoir organiser un défilé de la Nation à la Bastille pour les conspuer.

On sent aussi un léger frémissement du côté des toréadors qui craignent qu’avec l’importance que l’on donne à l’événement en même temps qu’à la corne, le monopole de celle-ci ne finisse par leur glisser entre les mains.

Plusieurs lobbies observent et sont inquiets, forcément.
Certaines femmes cherchent elles-mêmes à se faire remarquer. C’est ainsi qu’on a pu voir, ces derniers jours, au lever du soleil, une jeune écervelée se promener dans le ciel de Paris à cheval sur l’Obélisque de Louxor.
On commence à percevoir sur la ville une morosité ambiante. Des informations venues d’ici et là laissent craindre qu’elle ne s’étende peu à peu à la province.

D’un autre côté, évidemment, on se dit que tout ça peut rapporter gros, ce qui est loin d’être négligeable. Imaginez des entrées payantes et une bonne campagne promotionnelle :  » Une femme, sur le pont, est sur le point de culbuter un zouave.  » Du jamais vu. Ça devrait plaire. Location de transats, de petites laines pour les fraîches nuits de fin de printemps. Comme la tension monterait d’heure en heure, on pourrait vendre des boissons. Et les marchands de sucettes seraient promis à la fortune. Les Folies Bergères et le Lido feraient faillite et les Agences organisatrices des  » Paris by night  » pourraient augmenter leurs prix et distraire le chaland jusqu’au petit jour.
Et Lafeuille, sur le parapet du pont, mouillerait ses cornes pour savoir d’où vient le vent et ferait des commentaires au micro pour dire aux foules engourdies dans quelle direction regarder.
En attendant, les sociétés de bateaux-mouches ont pris des initiatives et toutes les embarcations font de longs arrêts devant le zouave. Qui s’en fout ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point il s’en fout. Il fait semblant de ne rien voir. Il affiche même une certaine arrogance. Et j’ajouterai que plus l’eau monte, plus il me semble condescendant.

Les jours passent, et cette situation inconfortable paraît bien longue à tout le monde. Seul Lafeuille a l’air de la supporter avec une certaine sérénité. Les premiers jours, elle lui était franchement désagréable. Il croisait des regards désobligeants, des sourires entendus, des ricanements intempestifs quand ce n’était pas un paltoquet victime d’un rire irrépressible. Quelques vieilles filles le narguaient et quelques cocus roucoulaient à son approche. Mais peu à peu, de nombreuses femmes de tous âges, à l’instinct maternel largement développé, l’ont regardé avec des yeux mouillés dans lesquels perçait un réel sentiment d’apitoiement dans lesquels ce bougre devinait comme les prémices de consolations affriolantes.

Et puis aussi et surtout, tout le monde n’a pas l’occasion d’être cocufié par un zouave. D’autant qu’il s’agit d’un zouave qu’ont connu nos ancêtres. Les générations futures en parleront encore. Dans des siècles et des siècles, des cars continueront à déverser des centaines d’ahuris qui viendront admirer le Zouave du Pont de l’Alma et le photographieront, le filmeront, sous tous les angles et sous toutes les coutures. Nombre d’entre eux ne chercheront même pas à savoir ce qu’il peut bien signifier historiquement mais, égrillards, riront à gorge déployée en entendant le commentaire des guides :  » Une jeune femme prénommée Berthe, belle, bien qu’ayant des pieds un peu trop grands, fut éprise de ce zouave. Elle faillit même perdre une main dans l’aventure…  » . Et Lafeuille , lui aussi, passera à la postérité. On vendra des médailles à son effigie, et on l’appellera sans doute  » le Cocu du Pont de l’Alma « . Peut-être même une rue portera-t-elle son nom.

Vive déception.
Lafeuille vient de m’apprendre que sa femme a fini par se lasser de son zouave.
Il est au trente-sixième dessous.
Il paraît que maintenant, Berthe aux grands pieds passe ses journées au Musée Rodin, auprès du Penseur.
Elle s’y exerce aux travaux manuels.
Elle voudrait se lancer dans la sculpture.
Lafeuille est déçu. Il n’accédera pas à la postérité.
A moins que..

Jean-Louis Layrac

La couleur du temps

Euphorbe s’est offert deux grandes poches sous les yeux afin d’enfouir à l’abri de certains regards indiscrets le stock de ses mauvaises actions.

Il a acquis ces précieux accessoires au cours de ses nuits blanches alors qu’au regard de son propre comportement, sa conscience le conduit parfois à broyer du noir.

De bon matin, il s’emploie régulièrement à berner une foule d’individus trop crédules ou pas très regardants.

Plusieurs milieux d’affaires que je ne vous citerai pas ( à vous de deviner ) lui ouvrent à cet effet des voies véritablement royales.

Et ainsi, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Jean-Louis Layrac

Sagesse

Elle était sans doute aussi vieille que le jour…

Elle avait su savourer intensément et avec quelle sensualité délicate chaque instant de sa longue vie.

Elle avait même eu la sagesse de tirer parfois, souvent, de circonstances douloureuses ou tout au moins amères une émotion qui ajoutait encore à son inaltérable soif de vivre.

Au fil du temps, elle n’avait manqué de saisir en plein vol chaque plume qui passait dans le ciel pour la contempler à loisir, chaque fleur, si modeste fut-elle, pour jouir de son parfum.

Jusqu’au jour où, plus ou moins sournoise, la mort se mit à rôder autour d’elle. « Hé, Grand Dieu, finit-elle par lui dire, un moment, vous n’en êtes quand même pas à une minute près ! »

Puis, elle ferma sereinement les yeux, et elle se noya lentement dans un paisible sommeil, parmi ses souvenirs, un ineffable sourire au coin des lèvres.

Jean-Louis Layrac